Le temps où intérim rimait avec instabilité semble bien éloigné. Plus que jamais, le travail temporaire renvoie l’image d’une liberté professionnelle et d’une flexibilité qui plaît autant aux candidats qu’aux entreprises clientes, dans un monde traversé par de profondes mutations. Clothilde Baquet, directrice générale de l’agence des ressources humaines Les Nouveaux Héritiers, qui évolue dans le milieu du recrutement depuis plus de vingt ans, nous livre son expertise sur l’avenir de l’intérim.

L’emploi temporaire en France est en bonne santé : +7,3 % en moyenne entre février 2017 et février 2018. Cela confirme-t-il que l’intérim a encore un avenir alors même que le freelancing, l’auto-entrepreneuriat ou encore le portage salarial gagnent du terrain ?

Clothilde Baquet, directrice générale chez Les Nouveaux Héritiers : On voit bien que sous couvert de la digitalisation et de la valeur travail dans l’entreprise, les regards portés sur le statut de salarié et le CDI évoluent. Le travail indépendant et l’intérim répondent à cette quête de flexibilité et d’agilité. Par rapport au freelancing par exemple, l’intérim dépend d’un droit du travail. C’est un statut particulier : les intérimaires cotisent à leur caisse de retraite, dépendent d’une convention collective et bénéficient selon le principe d’égalité de traitement des mêmes avantages que les salariés permanents concernant leurs conditions de travail (frais de transport, frais repas...) Non pas sur les intéressements, les participations ou l’accès au budget de formation, mais s’ils se marient ou déménagent durant la période d’intérim, ils profitent du même nombre de jours offerts aux permanents. Le salarié intérimaire bénéficie en parallèle d’avantage de l’entreprise de travail temporaire auquel il est rattaché (participation- aide au logement- mutuelle…). Autre point positif : la loi prévoit que la période d’intérim peut être assimilée à une période de pré-embauche, c’est-à-dire que l’on va décompter le temps passé en tant que salarié intérimaire de la période d’essai, lors de l’embauche. Il est également pris en compte dans l’ancienneté. Juridiquement, c’est extrêmement protégé.

C’est donc également un avantage pour l’entreprise cliente qui peut voir dans l’intérim une période de pré-embauche ?

C. B. : Oui, mais il est nécessaire de ne pas en abuser. On ne peut pas tester une personne pendant un an. Il y a des pratiques qui humainement ne se font pas. La loi permet de bénéficier de la flexibilité du travail, mais pas de subir la précarité de celui-ci. L’intérim utilisé à bon escient sera aussi flexible qu’un portage salarial, auto-entrepreneur mais plus protectrice en termes de droits et de cotisations, notamment pour la retraite.

L’intérim permet à l’entreprise cliente et au talent d’être en phase d’observation et d’évaluation respective. Quels sont les autres motifs du recours à l’intérim ?

C. B. : Actuellement, l’intérim sert surtout aux grands groupes, dans des contextes de croissance externe ou de décroissance sur des plans de départs volontaires, à gérer le recrutement dans un environnement mondialisé. Nos clients du CAC40, Nasdaq ou des fonds d’investissement à taille humaine ont des obligations à l’échelle internationale tant au niveau de l’économie que des résultats. La France est comparée en coût recrutement avec l’Italie, l’Irlande, l’Espagne sur des coefficients applicateurs intérim (coefficients de gestion et de délégation, ndlr). Un salarié en Irlande par exemple va coûter 1.34 contre 1.45 en France. Un chiffre qui passe à 1.7 ou 1.8 si on ajoute les congés payés et les précarités d’emploi. Donc la France engendre des coûts plus élevés. Des sociétés font le choix d’installer leur service Business unit (BU) ou Information Technology (IT) en Italie ou Espagne, avec des centres de gestion en Angleterre ou en Pologne pour gérer le recrutement. On voit bien que nous sommes comparés au sein de l’Europe et qu’il est nécessaire d’accompagner ces marques lorsqu’elles souhaitent développer des recrutements à Paris, et ce, sans forcément imputer leur masse salariale. La durée légale du contrat (18 mois), permet un temps suffisant pour gérer les périodes de réorganisation de type : croissance externe, plan de départ volontaire, contexte de transformation…

Le recours à l’intérim permet-il de pallier d’éventuelles difficultés de recrutement ? Est-ce une réponse à un manque de compétences ?

C. B. : Oui, quand il y a caractère d’urgence l’intérim permet à l’entreprise d’intégrer un expert (qui peut d’ailleurs être la bonne personne et se voir proposer le CDI !) le temps du recrutement. Non, car les métiers évoluent, lié notamment à la digitalisation, les postes d’hier seront-ils les postes de demain ? Nous le savons, le talent peut, s’il est mal recruté ou mal intégré, être un coût direct. Il est important de pousser l’investissement dans les périodes d’intégration « Onboarding » pour fidéliser le talent et accélérer la performance.

Comment percevez-vous le changement qu’incarne le CDII, à savoir le CDI Intérimaire ?

C. B. : Je pense que c’est clairement un marché qui va se développer, et qui correspond au positionnement Mass Market, qui n’est pas celui des Nouveaux Héritiers, d’autant que les périodes d’inter contrat peuvent être coûteuse. Le positionnement « partenaire de carrière » que développe Les Nouveaux Héritiers permet au talent de rejoindre notre communauté RH, de bénéficier d’un partage de connaissance, d’un réseau riche, de conseils, d’accompagnement et de formation. La réforme de la formation professionnelle va permette au talent d’investir le développement de sa valeur au regard des évolutions du marché. L’intérim sera un booste demain, car il faut se rendre à l’évidence, les actifs, qu’ils soient de la génération X, Y ou Z ne sont pas prêts à tout accepter, ni pour un CDI, ni pour un CDII. Ils recherchent du sens, un management plus moderne et innovant, ainsi que des entreprises ayant des valeurs fortes sur l’environnement. L’intérim permettra aux talents de tester des marchés avec l’aide de son cabinet partenaire et de trouver le type de structure qui lui correspond.